Fitz Roy, Patagonie Argentine

Parmi les plus belles montagnes du monde, la Patagonie Argentine veille sur le massif du Fitz Roy. Dans cette terre immense, à l’horizon sans fin, ses cimes semblent connecter la pampa au ciel. Or, le rêve est accessible. Oui, courir le Fitz et ses flancs, c’est pénétrer une cathédrale.

Fin del Mundo

« Fin del Mundo » annoncée à 666 kilomètres. La fin du monde est proche, mais c’est une bonne nouvelle ; et comme une bonne nouvelle en annonce une autre, 666 bornes nous en protègent encore. Là-bas plein sud, l’Amérique se terminera en forme de point d’interrogation : sans livrer de réponse, Ushuaia et le Cap Horn clôtureront cette réflexion terrestre en plongeant dans le détroit de Drake. Tout de même, il y a plus moche comme géographie ; conclure un continent par cette délicatesse – loué soit Le Grand Cartographe. Alors autant s’arrêter pour nicher ici ? Le panneau de bois est clair, mais je peine à réaliser. « EL CHALTEN ». Province de Santa Cruz. Rien que le nom « Argentine », sonnant et tintant. Aujourd’hui encore, l’irréel le dispute au souvenir. N’ai-je pas rêvé ? Patagonie Argentine, antipode de chevet comme d’autres ont leur livre, à 12 950 kilomètres de la maison ; des années d’attente rangée puis ressortie. Puis remisée, et puis…Et puis un jour d’automne, El Chalten. Éloignement, imaginaire, lectures : saupoudrez de temps qui passe, et vous obtenez le plus puissant exhausteur de saveurs voyageuses. Pourtant, le moteur du pickup refroidit depuis 20 bonnes minutes, et je n’ose toujours pas tourner la tête. Pour le regarder, enfin. Timidité mal placée – et si j’étais déçu ?

Jaillissement au milieu de la Pampa

Je vous salue Fitz Roy, l’azimut est avec vous depuis 85km. Difficile d’imaginer jaillissement plus scénographique : il était une fois un virage à gauche. J’avais opté pour la route, du sud au nord, de Puerto Natales à El Chalten via la laide Rio Turbo minière. 380 kilomètres de cette fameuse Route 40, 6 heures de pampa à perte de vue. L’occasion de valider l’expression « au milieu de la pampa ». Les guanacos passent et observent la caravane, poussière au vent façon Duel de Spielberg. Immense. Mais le désir était intense de vivre la transition du paysage, partant du joyau Torres Del Paine pour basculer versant argentin. D’une nationale fréquentée par les trekkeurs chiliens, je n’avais qu’une bosse frontière à franchir, et me voici dégringolé en plaine infinie.

L’herbe est décidément toujours plus verte dans le pré d’en face ; quitte à laisser les merveilleuses Torres qui me comblaient depuis des mois. Mais dans cette Amérique sud-sud, deux pôles montagnards aimantent : Torres Del Paine, et un Fitz Roy de légende. Chemise à carreau, casquette et barbe de Che du dimanche, ne manquerait plus que le pickup de loc – et du Led Zep argentino – pour enfiler le costume. En voyage, l’habit fait le moine défroqué. Mais à un moment, il y a toujours un virage à gauche.

Un sommet bleu au coeur du Parc Los Glaciares

 

Car la pampa a une fin : celle de mon clignotant. Et à cet instant lorsqu’il faut obliquer, le trac commence. Ralentir, toucher les zébras et
ralentir encore. Rien qu’un tic-tac, une Toyota hésitante et qui lentement pivote. 135°. Le but du roadtrip est imminent et surgira forcément. Et une fois de plus, je me ferai prendre comme un débutant ; à toujours désirer la rencontre parfaite, cadrage au poil et pas un chat. « Au prochain
croisement, tournez à » oui, on sait. 135° pour un croisement, ça frôle le demi-tour. Les 80 bornes du Lago Viedma sont la haie d’honneur vers l’entrée du Parc Los Glaciares. Épicentre : El Chalten, 1700 âmes, fondée en 1985.

En France, on appelle ça une ville nouvelle ; mais ici, la banlieue est un peu moins bétonnée. « Capital Nacional del Trekking », le menu est affiché. Un trailer, c’est un trekkeur qui marche vite ? Nous nous adapterons. On sera bien. Le peuple natif Tehuelche baptisa Chalten ce sommet bleu, un naturaliste lui préférera l’occidental « Fitz Roy » en 1877. La bourgade deviendra ensuite le camp de base outdoor argentin. J’ai repris la route mais je stoppe de nouveau pour observer la carte ; histoire qu’elle ne serve pas qu’à coincer le thermos. El Chalten, c’est un transat au jardin pour contempler puis partir voir de près. Le Fitz est double, formé de deux massifs qui font barrage à l’un des plus grands glaciers du monde ; la chaine du Fitz Roy (3405m) et celle du Cerro Torre (3102m).

Par miracle, un Conquérants de l’inutile(*) trône sur la banquette, dégoté chez un bouquiniste de Valparaiso – un geste malheureux et j’achetais La Cuisine de Raymond Oliver. J’imagine alors Lionel Terray et son premier Fitz Roy en 1952, et le plan me confirme ses toponymes franchutes(**) : aiguilles Mermoz, Guillaumet, Poincenot, Saint Exupéry. Avec ces 3000’ en face et une plaine montagneuse dans le dos, El Chalten était prédestinée pour mater le Fitz Roy à longueur de journée. Ou plutôt, l’arpenter dans tous les sens.

Un terrain complet pour courir

Alors vient le moment de poser la carte et de lever l’oeil. Longtemps, je conserverai en moi ce dessin montagnard parfait. C’est une bande blanche au sol, et un gros pickup qui avance solennel. Tout droit. Route provinciale 23, à 60 kilomètres droit devant. Là-bas, là-haut, une fréquence radio s’est figée et rosit sous le couchant. Un électrocardiogramme s’est mué en granit. Crêtes, dents, pics : dentelle. Que de
métaphores habituelles quand le mieux serait de se taire. Et à ses pieds, un tapis vert moutonne ses petits lodges, B&B ou campings – chers,
ici tout est rare, comme El Chalten. Bienvenus en Patrimoine Panoramique de l’Unesco, dans une zone franche où la chamaillerie militaire
se tait. Et pourtant ! Entre Chili et Argentine, la carte l’a toujours disputé au territoire. Aux pays des « incidents frontaliers » à balles réelles, 5300km de frontière sont tracés à l’équerre. Et voilà qu’un colossal champ de glace recouvre la ligne, entre-deux indéfini. Ne manquerait plus
qu’El Chalten offre de vrais sentiers, et pas seulement des miradors à photographes ; on toucherait alors au Disneyland du trotteur.

Courir vers, autour, de part et d’autre du Fitz Roy ? C’est possible. « Les Argentins sont des Italiens qui parlent espagnol, qui se prennent pour des Anglais, et qui rêvent d’être Français ».
Proverbe Argentin.

Et dans cette boucle somptueuse de 41 kilomètres, il y a un peu de tout cela. Faite, refaite et décortiquée, la course y est chaque jour nouvelle ; à la journée ou pour capter le bon quart d’heure. La boulangerie lève son rideau alors que le soleil se planque, dans le dos. Excitation fiérote, que d’être preum’s au bord de la Laguna Madre quand il se lèvera. Rares sont les terrains aussi complets pour trotter : tout y est.
Forêts de conifères et fagacées, lacs d’altitude bleu-gris (et l’inverse) typiques du paysage Patagon ; réseau bien tracé et déroulant comme la Croisette, glaciers que l’on croise par surprise. Et en apothéose sommitale, l’accès minéral au pied du Fitz Roy, ses aiguilles cinégéniques et sa
Laguna Sucia. La matière est dense et les kilomètres peuvent se lire en trois voire quatre chapitres :

– Inaugural et instinctif ? Direction l’occident vers la vaste Laguna Torre (600m), aller-retour de 20 kilomètres.

– Oriental et dégagé, pour surplomber la vallée et savoir où mènera l’ascension de demain ? Cap au nord-ouest le long du Chorillo Del Salto, sur 15 kilomètres de sentier officiel…prisé des portenos(**)* venus s’oxygéner.

– Purisme alpin en vue et Fitz Roy mythique ? Grimpons encore un peu ce même chemin, Buongiorno ou Hola aux puristes à piolets, pour rajouter 6 bornes et toucher le Graal, Lago de los Tres et base des cimes.

– Chapitre quatre à écrire ? boucler la boucle via les superbes Laguna Madre et Hija, reliant les tronçons déjà réalisées, au coeur d’une végétation native rasante. Ambiance lacustre, trace roulante et sablonneuse d’accord, mais regardez sur le côté : 5 kilomètres de panorama qui ne bougeront pas, 16/9e permanent. Je suis Français, je foule un green Anglais au milieu des hêtraies Argentines, chauras et baies de Calafate ; évocation helvète d’un sentier cinq étoiles. En revanche, pour l’élégance transalpine, on repassera. Définitivement, ce short me boudine. Et il n’est pas très smart de chanter à tue-tête en dévalant les marches.

Au pays de la buena onda

Il y a des chimies sociétales bizarres. Prenez une ethnie exterminée, et ripolinez-la au boom de l’outdoor. En 1985, El Chalten nait sur la terre des chamanes Tehuelche. Chris Jones, Yvon Chouinard et consorts ouvrent des voies mythiques avant d’autres, Alex Honnold ou Tommy
Caldwell. On pourrait s’arrêter au cliché estival : montagnards en goguette, Gore-Tex, et une pièce pour la coopé d’artisanat local. Or un enracinement sincère perdure dans l’identité native. Avant-hier, trois gauchos extirpaient un saumon du Rio d’en bas ; alors que je remplissais… mes flasques. Ou quand un type en lycra rencontre trois types en cuir ; heureusement je suis ridicule-proof. J’accepte le maté,
que l’on me demande déjà si ma famille est demeurée sur sa terre, connait son histoire.

Noirs, quelques regards marqués en disent long au détour d’un bon mot – nous sommes au pays de la buena onda, nonchalance heureuse. Au bout d’une semaine, on me proposera discrètement une initiation animiste. Gracias mais non, je surveille mon dopage…qu’il fût bio, Selknam, Mapuche, Yagan ou autre. Le temps s’étire à El Chalten. A courir un peu partout, la voiture n’a plus bougé depuis déjà 17 jours. Seigneur confessez moi : 17 jours à beaucoup refaire.

Retourner là-haut, pousser au nord. Qui sait, peut-être y gagnerai-je quelques globules ; à chacun ses running stones. Par ses courbes, le massif du Fitz Roy constitue un de ces écrins qui semblent faits pour la contemplation : élégance, profil reconnaissable entre mille, brin de surréalisme. Une fois encore, la comparaison avec les Torres del Paine flotte ; mais ce pourrait être une Aiguille du Midi, un Glacier de la Meije ou un Cervin. Des icônes et leur part de sacré – leur dimension purement plastique ? L’hermétisme des cimes mythiques.

En attendant, le retour approche en trois options. Pas très glamour, refaire la route du sud et ses 220 kilomètres pour un avion expéditif. Renfiler mon déguisement de routier anar, jusqu’à Punta Arenas. Long, beau, connu. « Et au nord : rejoindre le Chili et la Carretera
Austral ? ». Juan devrait être canonisé. Idée miraculeuse à la sauce exploration terre/mer ! Si l’on résume : 35 kilomètres jusqu’à la fin de la route, 20 de trek jusqu’au Lago San Martin, 53 de barque jusqu’à Villa O’Higgins – Chili… pour y découvrir cette piste légendaire qu’est la Carretera ? Tout y est, et ces 110 kilomètres suivent la frontière. L’idée d’avoir un pied de chaque côté, et deretrouver des Teutons culs sur selle venus braver le vent pour 770 miles : vendu, Juan.

 

(*) Les Conquérants de l’inutile, Lionel Terray, Gallimard, 1961.
(**) Appellation affectueuse des Français par les Argentins.
(***) Surnom des habitants de Buenos Aires.

 

Infos Pratiques

 

S’y rendre ✈️ :

En haute saison, vols réguliers Paris ✈️ El Calafate  👉🏻 Bus El Calafate 🚌 El Chalten.

S’y loger 🛌 :

Restaurant 24/24, microbrasserie, du gite autonome à la chambre : El Rancho Grande réunit tout. Milanesas, empanadas, frites, pizzas, frites, pâtes, etc. Mais l’air Patagon, ça creuse : le Bife Rancho Grande con papas fritas y huevos fritos perfectionnera votre espagnol hépatique.

– B&B : du nom de l’arbre andin, le Nothofagus B&B est une adresse éprouvée et bien située. Calme, cosy et lumineux, on s’y sent vite en famille.

– Luxe Patagon : vous en rêviez. Faire le gaucho en bottes de cuir (le caoutchouc c’est pour les cèpes) ; cowboy latino, quoi. Et savourer un Pisco sour au coin du feu – le tout sur des peaux de moutons (morts). Il vous faudra votre ranch Patagon : l’Estancia Helsingfors pour un budget assumé. Mais face au Fitz Roy, le romantisme n’a pas de prix. Non ? Ne pas oublier le petit foulard rouge qui va bien.

Y découvrir (en courant) 🏃‍♀️ :

S’y restaurer 🍽 :

– Bières finishers : Longue tradition héritée des immigrés Européens, les micro-brasseries Patagones fleurissent : près de 6 à El Chalten ! La Cerveceria en est un bel exemple. Bières non filtrées, comme la picaresque patronne.
– Vins de messes : Nous sommes en pays viticole. Restez dans le péché avec les crus Argentins.

Brûlant Catena Zapata, divin Aleanna Gran Enemigo. La Vinera en propose une belle carte. 15.5°, facilmente.
– Viandes reconstituantes : bienvenues en Argentine, plus gros viandard mondial.

Ici le Grillardin, c’est Yoda. Un objectif : qu’il y en ait beaucoup trop. Les carnassiers approcheront le paradis dans les multiples grills (parillas) :
matambre, vacio, chorizo, morcilla, achura…le tout sur un même plat. Un ultra, quoi. Salade possible.
– La Parilla Don Pinchon, c’est le bien-griller Argentin : enfin une authentique, aussi savoureuse qu’enfumée. Des chichis ? non. Du cordero
patagonico (agneau rôti des heures). El Calafate, arrêt imposé sur la route du Perito Moreno ou dès l’atterrissage.

S’y cultiver  🧐 :

– Lire : Un peu comme on cherche la bonne voie, toute une littérature tourne autour du Fitz Roy. Prenez le temps d’apprivoiser cet univers à
part. Les Chiliens Coloane et Sepulveda restent les orfèvres d’un roman Patagon ; le vent y décorne. Giardinelli chante son Argentine montagneuse, et Chatwin s’adresse à tout Patagoniste en herbe. Même le français s’émeut en ces terres brutes : Isabelle Autissier pour la romance, Caryl Ferey pour le frisson et la langue. Les ultras costauds aiment pleurer et se faire peur.

 

L’oeil de FRANÇOIS D’HAENE RÉDAC CHEF INVITÉ

« Il y a encore plein d’endroits, de massifs, qui me font clairement rêver. La Patagonie, j’y suis allé en voyage de noces, en 2011. On avait pris le temps de courir, on avait fait beaucoup de randonnée aussi, avec un énorme sac dans le dos, 8 à 9 heures par jour. On était parti du sud pour remonter via le Pérou, l’Aconcagua. Je me souviens qu’il n’y faisait pas très chaud, que les nuits en tente sous le vent et la pluie étaient frigorifiantes, que les conditions peuvent être assez engagées sur ces terres. J’ai souvenir d’un territoire sauvage, varié, splendide, aux conditions pas faciles. Je voyage toujours, mais un peu moins qu’avant.

Certains athlètes ont eu des positions marquées sur les voyages en avion – en revenant parfois dessus, d’ailleurs. Personne n’est parfait, chaque geste pour la préservation de la Planète compte. J’ai choisi d’être un athlète dans un team international, et si je ne fais plus que les courses autour d’Arêches, je pense que mon partenaire international ne sera plus trop d’accord… Après quand je voyage, j’essaye de le faire de manière raisonnée, et raisonnable. Que chacun fasse les gestes qu’il peut, et ce sera très bien ! Ce qui me rassure, c’est que les pratiquants de trail sont soucieux de l’environnement dans lequel ils évoluent, et de l’impact de leur pratique. Les trailers sont très ouverts là dessus. Par rapport à quelques années en arrière, je trouve qu’il y a une énorme prise de conscience. Voyons le verre à moitié plein, plutôt que toujours à moitié vide ! Il y a quand même une énorme évolution dans la vie de tout le monde. Il faut continuer à encourager ces comportements. De mon côté, j’essaye de respecter une saisonnalité dans ma pratique, de m’entraîner autour de chez moi, de ne pas faire de compète à pied en févriermars puisque ce n’est pas possible de m’entraîner chez moi à cette période… Mais c’est une chance de faire quelques voyages dans l’année. Et c’est aussi l’essence du trail que cette envie d’évasion, de voyage. On se déplace souvent pour la beauté de la course en elle même, ou du site, et pas pour la confrontation, la compétition en elle-même. Et pour plein de raisons, c’est mieux de cibler ses objectifs : en terme de santé, de « durabilité » de chacun dans la discipline, d’environnement. Ceux qui font 10-12 courses par an, je les plains, ça doit être difficile de durer dans le temps ! Du coup, limiter ses objectifs, c’est aussi limiter son impact environnemental. »

mai, 2024

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