🎙️Interview – Catherine Poletti répond aux questions qui fâchent….

Elle a accueilli des milliers de finishers. En 20 ans, Catherine Poletti, co-fondatrice de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc avec son mari Michel, a souri à plus de coureurs que quiconque. Au cœur d’une polémique au sujet d’un supposé appel au boycott de l’UTMB de Kilian Jornet et Zach Miller, elle a accepté de répondre à Trails Endurance sans détours. Conscients de l’apport de cet événement dans le Trail depuis 20 ans, nous avons cherché à aller plus loin, à comprendre. L’UTMB a-t-il entamé une phase de déclin inéluctable ? Est-il toujours en phase avec ses valeurs originelles ? Est-il possible, ou même souhaitable, d’organiser une telle course avec une approche business ? Catherine Poletti apporte des réponses à toutes ces questions. Et aux autres.

Par la rédaction

13 questions à Catherine Poletti

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Catherine, comment réagissez-vous à l’accusation selon laquelle l’UTMB a trahi ses valeurs fondamentales en faveur d’une orientation commerciale excessive. Ressentez-vous un certain sentiment d’injustice, voire de trahison ?

Non, nous n’avons pas changé. Nous avons juste pris quelques années mais nos valeurs sont intactes. Sur quoi se base cette accusation d’ailleurs ? Dès le début, en 2004, nous avons créé une entreprise qui à l’époque s’appelait “Autour du Mont-Blanc”, et une association avec laquelle on travaille en collaboration, qui maintenant s’appelle “Les amis de l’UTMB Mont-Blanc”. Sincèrement, je n’irais pas jusqu’à parler d’injustice ni de trahison. Je pense juste qu’il y a des personnes qui se permettent un jugement sans savoir. Au lieu de nous poser directement les questions, ils donnent une réponse qui leur va.

Que les personnes ne comprennent pas nos choix, je peux l’entendre. Il faudrait probablement qu’on s’explique mieux parfois. L’un des points clés, c’est qu’on a créé une entreprise, et quand on crée une entreprise, on prend forcément une orientation commerciale, ne serait-ce que pour payer les salaires. Cela implique des responsabilités. Nous assumons notre choix de l’avoir fait dans un cadre entrepreneurial directement. À l’époque, quand on a fait ce choix, on se rendait compte que, bénévolement et avec des moyens associatifs, ça ne nous correspondait pas. On n’allait jamais suffisamment au fond des choses et il était difficile de s’impliquer à fond. Je ne minimise pas ce choix chez les autres mais nous concernant, ce n’était pas la bonne option.

Vous qui connaissez si bien le milieu du trail depuis sa naissance, ce qui l’a construit, ses valeurs et son histoire, comprenez-vous certaines réactions ou inquiétudes ?

On connaît une partie du Trail. C’est un milieu très vaste, très varié. Le Trail est différent en Asie, en Europe, et même entre l’Europe du Nord et l’Europe du Sud, en Amérique du Nord ou en Amérique du Sud. Le Trail, c’est tellement ancré dans le territoire et la culture qui l’abrite qu’en définitive on peut seulement dire qu’on en comprend une partie. Aujourd’hui tout évolue. Mais nos valeurs sont les mêmes depuis le début. Et ce sont des valeurs communes au Trail Running, comme l’authenticité, c’est-à-dire le respect de la culture locale, le respect du territoire et des habitants locaux et tout ce qui compose l’écosystème dans lequel on se trouve, oui, c’est une valeur à laquelle on attache de l’importance.

L’humilité, aussi, qui nous permet de savoir qu’on n’est pas plus forts que tout le monde, qu’on n’a pas toujours raison, que la nature est beaucoup plus forte que nous. La solidarité… Il y avait ce superbe texte de Philippe Billard “Mon Royaume pour une lettre”, Solitaires et Solidaires, auquel on se tient toujours, 20 ans après. Puis, le respect de l’autre, du coureur, de soi en ne se dopant pas. Le respect des autres… de l’environnement… Quant à l’équité, oui, mais pas l’égalité. L’égalité rabaisse tout le monde, alors que l’équité tire tout le monde vers le haut en faisant pour chacun ce qui n’est pas dérangeant pour les autres.

Toutes ces valeurs sont propres au Trail Running. Au niveau de l’UTMB, nous avons également des valeurs qui sont plutôt du niveau de la philosophie d’entreprise comme la recherche de l’excellence, l’innovation, l’engagement, l’ouverture vers les autres et enfin l’ouverture à l’international, qui est une ambition depuis le début, à laquelle on tient plus que tout. On continuera en permanence d’expliquer qui on est. Nous avons toujours été ouverts au dialogue direct.

credit Fred Bousseau
Considérez-vous que le « leadership » de l’UTMB lui confère des obligations et devoirs vis-à-vis du sport ?

Oui bien sûr. D’une certaine manière. De même que les élites, les courses qui ont un certain leadership être exemplaires. C’est aussi la raison pour laquelle on ne travaille pas que sur le côté commercial des courses, mais aussi sur plusieurs aspects tels que “comment être plus positif, que négatif, par rapport à l’environnement”, “comment on va pouvoir travailler sur le côté sociétal avec un soutien aux femmes via la politique de grossesse”… La politique handisport, aussi, ou la prise en compte des personnes défavorisées… Comment les aider à accéder au Trail Running… Comment on va aider la jeunesse à accéder au Trail Running… Comment allons-nous ouvrir notre événement à toutes les recherches scientifiques, sur la santé, comme on l’a fait jusqu’à présent, que ce soit des études sur le sommeil… La dernière étude sur l’auto-médication par exemple, réalisée par Paul Robach et qui est en train de la publier. On travaille sur l’aspect Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE).

On vient de monter un fonds de dotation et on construit la plateforme “UTMB for the Planet” justement pour pouvoir regrouper tout ce qu’on fait et le positiver, parce qu’on pense qu’on doit le faire. Respecter les territoires dans lesquels on est présents, c’est aussi primordial. Systématiquement, sur tous nos événements, ce sont des gens du pays et du territoire qui sont les directeurs de course et les bénévoles. Ca c’est primordial pour nous. On respecte la culture locale, la diversité. Si c’est ça le leadership, oui, on essaie de respecter toute la communauté du Trail Running, en lui faisant voir plus large que juste le sport et juste le commercial.

“Aujourd’hui, on a de quoi payer 70 salariés…”

Catherine Poletti

On vous demande toujours plus de transparence. Pourriez-vous peut-être communiquer quelques chiffres concrets comme le CA de l’UTMB, ses bénéfices, la marge réalisée sur une inscription, etc. ?

Je crois qu’on n’a jamais rien caché à personne. Le CA de l’UTMB, comme pour toute entreprise, il est publié sur societe.com (ndlr : beaucoup d’entreprises choisissent de ne pas le rendre public, ce qui n’est pas le cas de l’UTMB Group, qui affiche en 2022 un CA de 10,16 millions d’euros pour un résultat net de -502 600 euros, et en 2021 un CA de 3,5 millions d’euros pour un résultat net de -1,7 millions d’euros). Mais est-ce qu’on parle de l’UTMB Mont-Blanc ? Ou des World Series ? Ou des événements français ? Oui, aujourd’hui on a de quoi payer 70 salaires… Mais cette question reste complexe parce qu’il y a de multiples imbrications.

Pour expliquer cela, on peut parler de Dacia, qui est un sujet qui fâche. Ce partenariat nous a permis de financer plusieurs actions, en particulier un énorme plan de transport, qui ne se contente pas de convoyer les coureurs mais aussi tous les accompagnateurs, et même le public, pour éviter qu’il n’y ait trop de voitures qui traversent des petits villages – qui ne sont pas faits pour ça – afin de réduire notre empreinte carbone… Ce n’est pas une question de transparence, mais cette question est complexe. On ne cache ni plus ni moins que n’importe quelle entreprise. On vit correctement mais on ne s’est pas enrichis personnellement avec notre famille. On a systématiquement tout réinvesti dans la progression de notre système sportif, pour aller plus loin.


⁠Nombreux sont ceux qui lient les reproches qui vous sont faits (prix, circuits, etc.) à la culture « IronMan » qui est entré au capital du groupe UTMB il y a quelques années. Cette culture américaine et essentiellement triathlète, n’est-elle pas en décalage avec la réalité du trail qui certes connaît une forme de mondialisation, mais qui aspire peut-être à un développement « raisonné » ?
Baptiste Coatantiec

Ma réponse est simple. Ces critiques ont toujours existé, depuis bien avant qu’on ait des associés. Ce n’est pas lié à la culture IronMan. Déjà en 2008, en 2010, on nous a dit que c’était trop cher. Aujourd’hui, quand on réalise ce qu’il se passe en Europe du Nord, en Suisse, en Allemagne, ou aux États-Unis, les courses sont souvent bien plus chères que l’UTMB. Ensuite, au niveau circuit… Dès 2014 on a créé l’UTWT (Ultra Trail World Tour) qui était une société anonyme suisse. Et on s’est rendu compte que ça ne marchait pas. C’était devenu disparate et il n’y avait pas de lien entre les courses autre que celui de l’UTWT.

Je me suis retrouvée sur l’Ultra Trail Australia, où tous les athlètes européens étaient en colère parce qu’ il n’y avait pas les mêmes normes de matériel obligatoire. Je me souviens de certains qui m’avaient dit : “On ne va pas avoir un règlement différent par course ! On n’a pas envie que les pénalités soient définies de manière différente selon les courses…Si on est sur un Tour et qu’on a envie d’être sur un Tour, il faut qu’il y ait une facilité de compréhension, des règles communes. C’était en 2014… Et puis, IronMan n’a pas été notre premier partenaire.

Quand on a créé UTMB International avec OC Sport pour pouvoir proposer des franchises et répondre à des demandes en Chine, à Ushuaïa, à Oman, etc. c’était un partenariat 50/50. Puis OC Sport a été racheté par Groupe Télégramme, qui est rentré au capital d’Autour du Mont-Blanc à l’époque. C’est un moment où nous avons choisi de réunir toutes nos entités, qu’il s’agisse d’Ultra Trail World Tour, UTMB International, Live Trail, Autour du Mont-Blanc… On a tout réuni dans un groupe pour une bonne raison : on voulait transmettre à nos enfants. C’est à ce moment-là que IronMan a racheté les parts de Groupe Télégramme, qui avait arrêté d’avoir des synergies à l’étranger avec nous. Toutes ces synergies n’existaient plus. Petit détail : l’argent de ce rachat n’est pas allé dans notre poche. Pour avoir de quoi investir et avoir un bon équilibre, on a cédé 5% de plus pour garder la majorité, c’est-à-dire 55%, et que IronMan puisse avoir 45%. Ces 5% de parts ont été directement investis dans la société pour pouvoir développer ce circuit auquel nous tenions.

“On a un système de sécurité qui doit coûter entre 100 et 200 000 euros. Un système de transports près de 500 000 euros… ll faut que le financement vienne de quelque part, et le montant des inscriptions en fait partie”

Catherine Poletti

Les critiques sur les frais d’inscription élevés suggèrent une exclusion des coureurs moins fortunés. Comment justifiez-vous ces coûts et quelles mesures prenez-vous pour maintenir l’équité ?

Je considère que contrairement au fait de manger, se loger, et autre, le Trail Running est un loisir. On ne le fait que si on a envie de le faire et comme on a envie de le faire. De la même manière que n’importe quel loisir on a le choix de le faire ou de ne pas le faire. Il y en a qui vont préférer aller au restaurant, voir des concerts, voyager, aller dans les grands hôtels, acheter certains articles pas forcément utiles mais qui leur semblent essentiels… Je ne juge pas ça… mais il y en a qui préfèrent venir faire l’UTMB ou aller faire une autre course ailleurs. Comme on n’est pas du tout obligé d’aller courir l’UTMB, on peut très bien aller courir sur une autre course qu’on trouve moins chère, plus attractive… Je n’ai aucun souci, je suis pour la diversité, l’ouverture. Par contre, ce que j’attends, c’est que les gens assument leurs choix.

Aujourd’hui j’ai du mal à entendre que ce n’est pas bon pour les coureurs moins fortunés. Des coureurs “moins fortunés” j’en connais. Je connais des gens qui font des choix permanents pour boucler le mois. On ne peut pas faire tout ce qu’on a envie de faire. Non. C’est pareil pour la course. C’est une réponse qui ne va pas paraître correcte. Aujourd’hui on a trois fois plus de personnes qui veulent s’inscrire que de personnes qu’on peut accepter. Ça veut dire qu’on en a refusé deux fois plus que ce qu’on a accueilli. On aurait pu faire un choix de faire un tri par l’argent en augmentant considérablement les prix. On aurait pu faire un choix de sélectionner par la performance. Non, on voulait que ça puisse rester ouvert pas seulement aux élites mais à tous les athlètes. On aurait pu faire plein de choix. On en a fait un, je ne sais pas s’il est parfait, sûrement pas, qui a forcément conduit à renoncer aux autres. Dans ce choix, il y a des prix d’inscription qui vont nous permettre de financer ne serait-ce que l’UTMB Live, que tout le monde veut, parce que c’est “trop bien” de pouvoir publier sur ses propres réseaux sociaux, de savoir que mes amis ou mes collègues, je vais pouvoir leur montrer le héros que je suis, ils vont pouvoir me suivre…

On veut tout pour rien, mais ce n’est pas possible ! On a un système de sécurité qui doit coûter entre 100 et 200 000 euros. On a un système de transports qui permet de transporter tous les publics, y compris les familles des coureurs, pour près de 500 000 euros. Tout ça ne tombe pas du ciel. Mon grand-père disait “On ne trouve pas ça sous le sabot d’un cheval, sinon tout le monde aurait un cheval.” Il faut que l’argent vienne de quelque part, et le montant des inscriptions en fait partie.

Comment justifiez-vous l’implantation controversée de l’événement à Whistler (CAN), perçue comme une intrusion commerciale agressive ?

Je ne crois pas que ce soit une intrusion commerciale agressive… mais je comprends que Gary (Robbins) et Goeff (Langford) aient été extrêmement déçus que, juste après qu’ils aient annoncé qu’ils arrêtaient leur évènement, nous n’ayions pas pris le temps de les prévenir que nous allions organiser une course. Je pense sincèrement que c’est une erreur de communication de notre part, mais je ne peux pas revenir dessus. J’endosse la responsabilité qu’il aient été déçus de notre maladresse, mais Il faut savoir que c’est la ville de Whistler qui souhaitait qu’il y ait une course. C’est bien une démarche que l’on peut qualifier de “commerciale” si vous voulez, mais pas du tout d’intrusion agressive. On se connaît bien avec Gary, on se parle.  Nous les rencontrerons lors de notre prochain voyage là-bas, et j’espère que l’on va continuer de se comprendre.

“L’argent de ce rachat n’est pas allé dans notre poche, on ne s’est pas enrichis personnellement avec notre famille”

Pouvez-vous nous expliquer comment l’UTMB intègre les retours critiques dans sa stratégie de développement et d’amélioration continue ? Quels sont les mécanismes mis en place par l’UTMB pour assurer une écoute active et une réponse aux inquiétudes de la communauté des traileurs ?

Avec toutes ces questions j’ai l’impression de subir un audit ! Je ne suis pas bien sûre de savoir toujours répondre… Je suppose que si on a grandi jusqu’ici, c’est qu’on a su prendre en compte les retours critiques. S’il y a autant de coureurs qui cherchent à s’inscrire, et qu’il y en a autant qui regrettent de ne pas avoir de place, c’est qu’on a dû savoir faire deux ou trois petites choses. Si on a autant de courses qui nous ont sollicités pour des franchises, c’est que probablement, il y a des choses qu’on ne fait pas si mal que ça. L’écoute active c’est d’aller discuter avec les gens et pas sur les réseaux sociaux. On discute régulièrement avec les gens de la PTRA (ndlr : Pro Trail Runners Association, le syndicat des Trailers Pros, créé l’année dernière à l’initiative, entre autres, de Kilian Jornet) puisqu’ils se sont constitués en groupe. Nous allons sur plusieurs courses avec Michel, et pas que nous deux… nous allons parler avec les coureurs… On n’a jamais été fermés à quelque discussion que ce soit…

Ensuite, il y a peut-être un effort qu’on doit faire, c’est d’aller sur des courses qui ne sont pas dans notre circuit. Et en même temps, il ne faut pas passer son temps à voyager pour de multiples raisons : bilan carbone bien sûr, mais aussi la fatigue. J’ai 70 ans, Michel en a 68. Ce n’est pas toujours facile d’être avec tout le monde. On a appris à parler anglais, on écoute les coureurs. Parfois on n’est pas d’accord. D’autres fois on doit donner quelques explications, comme pour le système sportif, que certains disent ne pas comprendre, alors qu’il y en a une immense majorité qui l’ont compris puisqu’ils se sont inscrits… Mais en même temps, on est toujours là pour progresser, pour apprendre de nos erreurs, petit à petit, en dehors de toute précipitation, car sinon on ne voit pas la globalité du problème. Je considère que c’est notre travail de comprendre la globalité des problèmes.

Par exemple, pour élaborer la politique de grossesse, plusieurs coureurs nous ont reproché d’être allés trop lentement. Néanmoins, à force de réfléchir on a fini par bien comprendre la problématique, nous dire que 3 ans n’étaient pas suffisants, et par établir un report possible de 5 ans et aussi geler l’index de performance pour les athlètes qui pourront ainsi ré-intégrer les sas élites si elles le souhaitent. On n’aurait pas pu aller aussi loin si nous n’avions pas pris le temps de dialoguer avec PTRA ou d’autres interlocuteurs. Ce n’est qu’un exemple mais notre responsabilité aujourd’hui est de réfléchir sur tous les aspects et implications d’une problématique.


⁠Au regard de ce type de polémique, vous arrive-t-il d’avoir le sentiment que l’UTMB a pu lentement dériver, sans que vous ne vous en rendiez vraiment compte, vers ce qu’il ne voulait surtout pas devenir ?

Absolument pas. Je le répète, comme l’ai publié aussi sur mon compte LinkedIn il y a quelques jours : “Non, nous n’avons pas changé”. Mais c’est vrai que les choses ne sont pas les mêmes en 2024 qu’elles l’étaient en 2003. Et nous avons toujours cherché à nous inscrire dans le temps présent. C’est notre choix. Il y a des courses comme la très belle “Western States”, attachée à rester identique à ce qu’elle était au début, en termes de format, de parcours, etc. Je respecte complètement ce choix. Nous faisons parfois des choix un peu différents, pour nous adapter au temps qui passe. Ceci ne nous empêche pas du tout de nous appuyer sur nos valeurs fondamentales, sur notre quête de qualité.

En 2003, il n’ y avait pas les GPS, les équipements, les coachs, etc. C’était plus rustique, c’était passionnant. Mais c’est aussi l’aventure et c’est tout aussi passionnant pour nous de nous aventurer sur des domaines que nous ne connaissons pas, sortir de sa zone de confort, souvent essayer parfois se tromper, réparer si besoin… On fait de notre mieux, parfois bien sûr on se trompe, on est des humains… 

Cette forme de dérive n’est-elle pas finalement inéluctable dès lors que le projet devient entrepreneurial, avec à la clé des emplois et tout simplement des contraintes économiques ?

C’est bizarre que vous me posiez cette question, car en réalité on est une entreprise depuis 2004. C’est un choix de notre part. Nous avons décidé en 2004 de travailler professionnellement, de consacrer notre temps à cela. Il fut un temps où les gens nous reprochaient de ne pas répondre assez vite. Certains nous disaient : “Vous n’avez qu’à embaucher.” Aujourd’hui on nous reproche qu’il y a trop de salaires à payer… On a embauché pour faire le meilleur travail possible. Mais les contraintes économiques, les associations en ont pour obtenir des financements, pour régler les problèmes de sécurité, pour la communication, etc.

“L’écoute active, c’est aller discuter avec les gens sur les évènements, et pas sur les réseaux sociaux.”


Envisagez-vous de revoir sinon le mode de gouvernance de l’UTMB, du moins d’y intégrer une représentation plus large des athlètes et des acteurs du trail ?

On travaille effectivement sur la gouvernance de l’UTMB, mais nous ne sommes pas une association. C’est un choix. Une association existe à nos côtés, avec des personnes externes. Celle-ci  est en charge des bénévoles et de toutes les commissions : la commission Environnement qui décide de quelles actions on va mener et comment on va les mener (par exemple comment ne plus avoir de bouteilles plastique, comment proposer un compost, où replanter une forêt, comment améliorer les sentiers, etc.) ; une commission Solidarité qui permet d’identifier les associations qui recevront les dons des personnes à dossard solidaire ; une commission Parcours avec des guides, des randonneurs, qui proposent des options de parcours.

Nous on vérifie que c’est viable, qu’on on va pouvoir le mettre en place ; une commission Santé qui s’occupe d’identifier quelques chercheurs auxquels on va pouvoir “ouvrir” l’UTMB pour qu’ils procèdent à des études, des recherches. Par le passé, cela a permis de faire des études sur le sommeil, sur l’automédication, sur la récupération, sur les pathologies de l’ultra endurance… Tout cela est du domaine d’une association. On discute évidemment avec tous les coureurs qu’on rencontre sur les courses, et aussi avec la PTRA,  qui est organisée comme un syndicat de coureurs, même si on ne les connaît pas tous. On a eu plusieurs rendez-vous avec eux pour pouvoir avancer sur ce mode de gouvernance.


Quelle vision à long terme l’UTMB a-t-il pour assurer un équilibre entre croissance, éthique sportive et responsabilité environnementale ?

En 2003, nous n’imaginions pas ce que pouvait être l’UTMB en 2024. Nous ne pensions pas, déjà, nous retrouver en 2020 face à un Covid qui a arrêté toute la planète, puis face à un réchauffement climatique dont nous ne percevions pas encore toutes les conséquences, même si nous sommes bien placés à Chamonix pour le voir en direct, avec le rétrécissement dramatique des glaciers… C’est difficile de répondre à cette question. C’est une question de fond. Notre vision à long terme, elle n’a pas vraiment changé : à la base nous souhaitions établir une course qui soit la plus parfaite possible. La perfection n’est jamais une arrivée, c’est un long chemin. L’idée de la perfection évolue, c’est comme sur une course : on arrive à un col, et derrière, on en aperçoit un autre, plus haut. En fait, on n’en finit jamais de se perfectionner…

La croissance ? Nous n’avons jamais cherché à faire du business pour l’argent, mais toujours pour notre passion, qui est de partager le Trail Running avec ceux qui ont envie de le partager, d’un point de vue professionnel, partenarial, et avec les coureurs. C’est cette symbiose avec l’association, les bénévoles, les différents intervenants, les coureurs, qui permettra d’avancer sur l’éthique et la responsabilité environnementale, sur le chemin du futur. Il faut nous adapter en tenant le cap, et il n’est pas facile à tenir, nous sommes des humains avec nos défauts et nos qualités. On sait que tout le monde ne sera jamais d’accord avec nous. Et plus on est visible, plus on est sujet à controverse, mais on l’assume.

Vous arrive-t-il de rêver parfois à l’année 2003 où tout a commencé…?
20 ans UTMB
Dawa Sherpa file vers la victoire

Oui, mais je n’ai pas envie d’y revenir, même si c’est un excellent souvenir. J’ai l’habitude de dire que ma plus belle vie est celle qui a commencé pour mes 50 ans, en 2003, quand j’ai débuté cette aventure. Je ne suis pas quelqu’un qui vit avec la nostalgie ou le regret. Tous les choix faits ont été faits en connaissance de cause. Nous avions pris un certain chemin, et pas un autre. Je me dis que c’était une façon de sortir de sa zone de confort, d’accepter de se tromper parfois et de se rattraper, de travailler pour faire toujours mieux. Mais je ne reviens pas en arrière.

J’ai fait des montages de films ou de photos pour les 20 ans de l’évènement, et c’est avec beaucoup d’émotion que j’ai revu ce que nous avions fait en 2003. C’est aussi avec beaucoup d’émotion que j’ai regardé tout le chemin parcouru depuis. Tout ce que nous avons pu offrir à tous, tout ce que nous avons pu entraîner derrière nous, toutes les courses qui se sont créées après l’UTMB, y compris autour de chez nous, toutes ces personnes qui ont eu un métier qui ne l’auraient peut-être pas eu avant ça…. Je regarde ça avec plaisir tout ça, et avec tout autant de plaisir ce qui nous reste à parcourir !

février, 2024

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